SKI : Pierra Menta 40ème – Moteur, ça tourne, action !
Laurence, Guy et désormais Sébastien Blanc sont les moteurs de la Pierra Menta depuis 40 ans.
Plus qu’une histoire de famille, c’est une mission qu’ils perpétuent : organiser le plus grand rendez-vous tricolore de ski alpinisme mondial chez eux, à Arêches-Beaufort. Au fil des années, la Pierra Menta s’est hissée dans le top 3 mondial des courses longues distances, aux côtés des mythiques Patrouille des Glaciers (SUI) et Mezzalama (ITA). Mais cette accession au gotha n’est pas la mission première. Depuis 40 ans, la Pierra Menta est un événement qui réunit sur la même ligne de départ les plus grands champions de la discipline et des amateurs dûment entraînés, tous passionnés de ski alpinisme. Interview passion.
« MOTEUR » – 40 ans de Pierra Menta
1986 : du ski fun au ski alpinisme
On est plutôt dans les sports « fun » : ski acro, monoski, snowboard et tenues fluos… Était-ce compliqué de convaincre les élus et les partenaires que l’avenir se jouerait en pipette, peaux de phoque et lunettes de glacier ?
« Non, étonnamment, ça n’a pas été si compliqué, parce qu’à la station on était entourés de gens qui avaient envie d’inventer des choses et l’époque s’y prêtait bien. On osait davantage, il y avait moins de limites liées à la sécurité ou aux normes administratives, donc on a pu tester trois parcours différents dès le début : 4 000, 7 000 m de dénivelé, avant d’opter pour les 10 000 m de dénivelé actuels. Rapidement, les skieurs ont choisi le format le plus exigeant, sur quatre jours, et on a trouvé des partenaires comme l’ESF avec Guy Blanc, alors directeur de l’école d’Arêches, et des équipementiers comme Emery, qui fabriquait des fixations performantes. »
D’une course locale à la référence mondiale
Comment s’est produite la bascule pour passer d’une course locale avec 20 équipes à un événement tel que les championnats du monde longue distance organisés en 2021 et lors de cette prochaine édition ?
« La bascule s’est faite dès que des étrangers sont venus, car on s’est retrouvés confrontés aux meilleurs, notamment la famille Boscacci, qui a beaucoup fait pour la promotion par le bouche‑à‑oreille. Les participants logeaient et dînaient ensemble, ce qui a créé un véritable esprit d’équipe qui s’est transmis de génération en génération, d’autant que nous sommes les seuls à proposer la pension complète sur quatre jours. Même des pays de l’Est sont arrivés, comme les frères Filipski, des Tchécoslovaques accompagnés d’un officiel politique pour être sûr qu’ils ne passent pas à l’Ouest. Ils nous avaient confié que la prime équivalait à leur salaire annuel, alors qu’ils étaient médecins. Depuis une vingtaine d’années, la région Auvergne‑Rhône‑Alpes nous donne les moyens de produire des images, des DVD, puis des lives captés par des drones depuis trois ou quatre ans. On retrouve aujourd’hui des images de la course dans le monde entier, je suis même tombé dessus sur un vol pour Papeete. Le sport s’est structuré avec la création de fédérations et d’équipes nationales, d’un circuit national et international. On a aussi créé une association des six plus grandes courses en Europe, en travaillant avec l’ISMF, tout en conservant l’identité “grande course”. »
Rajeunir l’image et le peloton
Quelle a été votre recette pour rajeunir l’image de la discipline et l’âge des inscrits ?
« La clé a été de motiver les jeunes, en s’appuyant sur des figures comme les Boscacci, William Bon Mardion, Kilian Jornet, Axelle Gachet-Mollaret, Xavier Gachet ou Matéo Jacquemoud, qui sont passés par la course jeunes avant de s’imposer en seniors. On a adapté les parcours et la durée avec un format sur deux jours, proposé des droits d’inscription accessibles et des lots attractifs. Le samedi, l’accès en télésiège au Grand Mont a permis aux jeunes de monter avec leurs parents, de vivre l’ambiance de l’intérieur et de se convertir au ski alpinisme. Les six Grandes Courses ont aussi mis en place une épreuve dédiée aux jeunes, alors que le sprint, même olympique, suscite moins d’intérêt chez eux. »
Le grand écart avec le format olympique
Quel regard portez-vous sur ce grand écart entre des courses grand public qui se tiennent dans une vingtaine de stations et un format olympique qui réduit la discipline à une course d’obstacles de 3 minutes ?
« Le sprint a été choisi parmi les autres disciplines parce qu’il est plus facile à diffuser à la télévision, mais on n’est plus vraiment en montagne : on est dans un stade, avec des athlètes préparés pour trois minutes d’effort. Certains coureurs ne deviennent bons qu’au bout d’une heure de course, et ce format les pénalise complètement. Le sprint ne nous dérange pas en soi, mais il nous fait perdre des athlètes, notamment des Suisses qui ne viennent plus depuis deux ou trois ans. La réponse, pour nous, ce sont les courses grand public qui suivent la même dynamique que le trail ou la course sur route, avec des étapes qui répondent à la demande de sportifs voulant vivre l’équivalent d’une étape de la Pierra Menta, comme “l’Étape du Tour”, avec 1 800 m de D+ comme sur la dernière journée de la Pierra Menta. »
ÇA TOURNE – Le ski alpi se détourne‑t‑il de sa base ?
Alors que le ski alpinisme fait son entrée aux Jeux Olympiques cette semaine (19 février), l’épreuve du sprint, retenue par le CIO, est loin de faire l’unanimité. Pour beaucoup, la discipline a été rapetissée, aseptisée et enfermée dans un stade pour répondre au format télévisuel du CIO, perdant une partie de sa substance. D’une aventure qui se joue sur plusieurs heures, sur plusieurs versants, à l’instar d’une étape de cyclisme sur route, on passe à un sprint en moins de 3 minutes.
La question est posée à ceux qui font la discipline : les athlètes.
William Bon Mardion
Champion du monde par équipe et vainqueur* de la Pierra Menta 2025
« Je me suis déjà beaucoup exprimé à ce sujet depuis 2 ans, je fais du ski alpinisme, pas du “ski de stade”, et je ne me suis pas converti en sprinteur depuis. C’est un choix assumé, pas un manque de capacités : j’ai fait des podiums en sprint sur des épreuves de Coupe du monde pour jouer le classement général. Mais devenir sprinteur à plein temps, c’était renoncer aux courses de pleine montagne et à tout ce qui va avec : un sport d’endurance, de la technique hors‑piste, que ce soit en montée comme en descente… Tout ce qu’on retrouve sur les courses historiques de ski alpinisme que sont la Pierra Menta, la Patrouille des Glaciers, la Mezzalama, la Marmotta Trophy… La préparation physique n’est pas la même : l’épreuve de sprint dure 2 – 3’, alors qu’une épreuve individuelle dure plus d’une heure et une épreuve longue distance plusieurs heures, voire plusieurs jours sur les courses à étapes comme la Pierra Menta. La vraie question est : comment va évoluer la discipline pendant l’olympiade ? Il y aura peut‑être des réponses à trouver sur cette 40e Pierra Menta, qui sera support des championnats du monde longue distance. Nous serons là pour soutenir notre sport au plus haut niveau, en espérant qu’un maximum de fédérations soient présentes. L’Olympisme impacte certaines disciplines et la nôtre a beaucoup dérivé pour y être… »
* avec Xavier Gachet.
Lorna Bonnel
Vainqueur* de la Pierra Menta 2025
« Le ski alpinisme est aux Jeux. C’est plutôt bien pour le faire connaître. Mais ce n’est pas la forme qui m’a fait aimer le ski alpinisme. Le choix du sprint a été fait car soi‑disant plus télévisuel et spectaculaire. Certes, il est court, avec trois manches de 3 à 4 minutes (séries, demi‑finale, finale) qui s’étalent sur 2 h au total. En toute objectivité, avec du recul et de nombreux témoignages, les gens sont plus impressionnés par de belles arêtes en montagne et des descentes hors‑piste. Qui plus est, les moyens technologiques sont largement développés pour les retransmissions télévisuelles, et il est largement possible de créer des zones de spectateurs sur de nombreuses parties des parcours. Le sprint est un condensé du ski alpinisme, en effet, mais il manque le terrain montagne, la nature, la technique d’alpinisme des arêtes et une certaine endurance qui caractérisent ce sport pour atteindre différents sommets. Le relais mixte me paraît déjà plus ressemblant, car plus long, avec plusieurs montées et descentes et en équipe… car, à l’origine, le ski alpinisme se pratique en équipe de 2 ou 3, selon les terrains ! »
* avec Axelle Mollaret.
François D’Haene
Quadruple vainqueur de l’UTMB, 4e de la Pierra Menta 2025*
« Je vis dans le Beaufortain, là où le ski alpinisme a écrit certaines de ses plus belles pages. Un joli clin d’œil : l’année de la 40e Pierra Menta, je fête aussi mes 40 ans… et ce sera sans doute ma 17e participation. En 2026, le ski alpinisme devient sport olympique. On me demande souvent ce que j’en pense. Aux JO, c’est l’épreuve du sprint qui a été choisie : un format très intense, en stade, avec des efforts de 3 ou 4 minutes par manche. Et soyons clairs : le niveau physique et technique pour briller est exceptionnel. On a en France de très grands athlètes, que je soutiendrai évidemment. Mais pour moi, le ski alpinisme est aussi ailleurs. Sur les sommets, skis sur le dos dans un couloir, sur une crête, dans une pente raide ou dans la poudreuse. Comme pour le trail, il existe mille façons de pratiquer ce sport. Quand je termine la Pierra Menta, j’ai passé plus de 10 heures en montagne, fait plus de 10 000 m de dénivelé, sur des parcours qui ont du sens, entouré de passionnés. Il ne s’agit pas d’opposer les pratiques, simplement de rappeler que ce que vous verrez à la télé n’est qu’une petite partie (récente) de la discipline. Ses racines et son ADN sont dans le Beaufortain, dans la Mezzalama, la Patrouille des Glaciers, le Tour du Rutor… dans les grandes balades en montagne. Alors, bon courage à tous les champions et championnes qui s’apprêtent à mouiller la combi aux JO, et rendez‑vous début mars pour le 40e anniversaire de la Pierra Menta. »
* avec Alexis Sévennec
ACTION – À suivre…
Les principaux engagés sont à retrouver dans le prochain épisode et prochain communiqué.


















