VOILE : Vendée Globe 2020, un peu de répit !
J + 32 : De l’Atlantique Sud au dernier tiers de l’océan Indien
À retenir :
- Conditions plus maniables dans l’Indien : la tête de flotte respire à nouveau
- Vitesses erratiques pour les deux leaders
- Fabrice Amedeo victime de problèmes informatiques
Ce jeudi 10 décembre, un vent de légèreté souffle sur l’armada du Vendée Globe. Il y a le soulagement de Charlie Dalin, qui ressort à priori indemne de sa percée au cœur de la mitraille. Celui de Jean Le Cam qui peut « respirer et dormir, enfin, l’esprit posé » dans un vent assagi. Il y a le bonheur d’Armel Tripon qui glisse sur une mer plate et gagne chaque jour un peu plus de terrain, ou celui d’Alexia Barrier, heureuse de dévaler les pentes de la longue houle de l’Atlantique Sud. Bien sûr, ce n’est pas l’embellie pour tout le monde. Mais c’est au moins un peu de répit…
La tête de course reprend son souffle. La grosse « cartouche » qui intéressait hier les deux leaders s’est évacuée vers le Sud-Est. Elle a été remplacée par un petit système dépressionnaire qui offre des vents d’Ouest réguliers – entre 25 et 30 nœuds -, un peu de soleil et une mer praticable. Tout le monde fait route au portant, cap au Sud-Est en direction de la Zone d’Exclusion Antarctique. À noter que plusieurs points de la ZEA ont été modifiés entre le sud de l’Australie et la Tasmanie – à l’est de la limite de navigation à 1000 milles des côtes fixée par la Marine australienne -. Une portion de cette « barrière des glaces » a été rabaissée de 3 degrés dans le Sud (environ 150 milles), elle permettra d’ouvrir le jeu stratégique pour les concurrents.
Au repos !
« Je suis marqué par cet épisode, ça a été limite, il me faudra un peu de temps pour récupérer » déclarait ce matin Charlie Dalin, sorti de ses 24 heures dans le gros temps. Heureusement pour lui, cette 32e journée de mer inaugure une phase de répit. Il était temps ! Après un peu plus d’un mois de navigation, les corps et les esprits ont besoin de se ressourcer. Rester en forme physiquement est un gage de performance et de sécurité, pour garder la « niaque » dans la bataille au classement, prendre les bonnes décisions et surtout, ne pas faire de bêtise lorsqu’on sort manœuvrer sur le pont.
Tous les solitaires joints aujourd’hui insistaient sur ces points vitaux, conscients de l’importance de bien s’alimenter, s’hydrater, et de dormir pour conserver sa lucidité. « On n’est pas dans ce qu’on peut appeler une vie normale, relativisait Jean Le Cam. Mais on va avoir de la molle pendant plusieurs jours et on va pouvoir dormir tranquillement, la tête reposée ».
Grosse régate dans le top 9
Le skipper de Yes We Cam ! a une autre raison de se réjouir. Au sein de la régate au contact qui oppose 7 des 11 concurrents de tête, il est totalement dans le match. « Cette nuit je suis passé à 3 milles de Damien (Seguin), heureusement qu’il avait son AIS, sinon on aurait vite pu se rentrer dedans. Un emboitage de 60 pieds, ça ne m’aurait pas vraiment plu ! C’est quand même une histoire incroyable qu’il soit à côté au milieu de l’océan Indien ». Incroyable, en effet de constater que de la 3e à la 9e place, Louis Burton (toujours plus Sud), Yannick Bestaven, Benjamin Dutreux, Jean Le Cam, Damien Seguin, Boris Herrmann et Isabelle Joschke se tiennent en moins de 200 milles !
Stratégiquement, il n’y a pas de grandes manœuvres à venir. Sur la route du Cap Leeuwin, les écarts vont essentiellement se faire et se défaire au gré de la vitesse des bateaux qui vont ralentir à l’approche d’une zone transitoire avant la prochaine dépression. Cet après-midi, Charlie Dalin et Thomas Ruyant naviguaient déjà dans un vent plus modéré. Mais l’essoufflement (relatif) d’Éole n’est peut-être pas la seule cause du ralentissement des duettistes ces dernières heures (7 nœuds pour Dalin, 10 nœuds pour Ruyant). En tribord, on sait que LinkedOut n’est pas avantagé, car il navigue appuyé sur son foil cassé. Sur ce même bord, Apivia, semble également souffrir d’un déficit de vitesse. Le bateau du leader est-il à 100% de ses capacités ?
Quoi qu’il en soit, avec un différentiel de 5 nœuds sur le groupe des chasseurs, le bateau jaune et le bateau bleu pourraient voir revenir ces derniers dans leurs rétroviseurs…
Les groupes se forment
À l’arrière, des duos et trios se sont formés. Romain Attanasio et Clarisse Crémer se suivent à distance à 900 milles de la tête de course.
Plus loin, Armel Tripon, l’homme le plus rapide de ce 32e jour de course, poursuit son cavalier seul dans l’océan Indien. Aidé par une météo favorable pour faire marcher son foiler, il gagne chaque jour un peu plus de terrain. Armel a laissé derrière lui ses anciens compagnons de voyage, Roura, Le Diraison et Boissières et qui font ménage à trois dans les vents tordus qui sévissent dans le Sud-Est de Bonne-Espérance.
Dans leur tableau arrière, le couple franco-britannique Hare/Cousin est inséparable depuis 5 jours.
Amedeo handicapé, premier dépassement pour Beyou ?
Enfin, Fabrice Amedeo qui devait être le prochain sur la liste à passer Bonne-Espérance sera certainement obligé de temporiser. Victime de problèmes informatiques – ses deux ordinateurs de bord sont HS – le skipper de Newrest – Art et Fenêtres fait cap au Nord-Est pour tenter de résoudre ce problème qui l’empêche de recevoir et d’exploiter sa météo.
Dans cet ultime groupe qui accuse presque un océan de retard, la Méditerranéenne Alexia Barrier se régale au gré des surfs qui propulsent son bateau – le plus ancien de la flotte – sur la longue houle australe. Quant à Jérémie Beyou, il n’est plus qu’à 65 milles d’Ari Huusela. Cette nuit, Charal pourrait doubler son premier concurrent depuis son nouveau départ des Sables d’Olonne le 17 novembre dernier…
ILS ONT DIT…
« Je suis encore un peu fatigué de ma nuit de tempête (entre mardi et mercredi NDRL). Heureusement que cette nuit, j’ai eu un peu moins de vent que prévu, ça m’a permis de bien récupérer. Je suis encore en cours de récupération, je suis soulagé d’avoir réussi à parer à cet obstacle. C’est vrai que les conditions étaient très engagées. J’étais toujours en train de trouver un compromis pour aller vite. La solution, c’était d’être le plus Est possible. Mais il fallait faire attention aux chocs parce que la mer était très formée, très désordonnée.
Du coup, j’étais toujours en train d’ajuster la trajectoire du bateau pour avoir un meilleur angle aux vagues, pour que ça tape le moins possible. Le vent sifflait dans le mât, les rafales étaient impressionnantes. J’étais vraiment à la limite, il y a eu quelques heures assez tendues. Quelques nœuds de plus et il aurait fallu que j’abatte. Ça allait trop vite avec le tourmentin, ça tapait trop et j’ai dû faire de la grand-voile seule pendant un moment. Et même là à un moment, je ne savais plus quoi faire pour ralentir parce que le bateau allait vraiment vite. Pourtant, j’avais les foils rentrés, j’avais réglé le bateau au mieux, mais quand il retombait dans les vagues de toute sa hauteur, c’était très engagé.
En fait le destin a voulu que je perde mes ‘infos vent’ deux heures avant le début de la tempête. Je les ai récupérés depuis, mais je ne saurais jamais quelle force de vent maximale j’ai eue dans cet épisode. C’est peut-être un mal pour un bien… Je suis vraiment content d’avoir réussi à franchir cet obstacle. Forcément, j’appréhendais, mais il n’y avait pas vraiment de trajectoire alternative pour moi. De la fierté ? Je ne sais pas, je suis juste heureux de ne pas avoir eu de problèmes qui auraient entraîné un effet domino catastrophique. Heureusement, tout a tenu. L’écran était rouge écarlate coloré avec la force du vent. J’ai même enlevé le vent parce que c’était trop anxiogène de voir un écran tout rouge. Je suis content de m’en être sorti. Je viens peut-être de gagner mes galons de navigateur des mers du Sud. Après, il reste du temps et des tempêtes et il faut les prendre les unes après les autres, mais je suis content d’avoir franchi celle-là.
Suite à la tempête, je suis allé faire un check complet de la structure du bateau. J’ai aussi dû faire une intervention sur mon amure de J3 qui était un peu abimé. Le vent étant moins fort, il fallait que je prenne un peu de temps à moi et que je récupère aussi. Ça a été 24 heures très éprouvantes. Donc j’ai envoyé le maximum de toile que j’avais et je suis allé me reposer. Ça commence à aller mieux, mais je sens que je suis marqué par cet épisode. Il va falloir encore un peu de temps pour récupérer totalement. Effectivement, ça fait un peu plus d’un mois que je suis en mer. Récemment, j’ai refait la pellicule de tout ce qui s’était passé depuis le départ. J’ai chaque jour en mémoire depuis le départ : ça en fait des événements, des manœuvres… D’un côté j’ai l’impression que ça passe vite et de l’autre je me rends compte que ça fait un mois. Bientôt, on sera au maximum du décalage horaire entre la France et la zone de navigation. Ce matin, il faisait jour à 22 heures et le plus gros du décalage sera au niveau de la Nouvelle-Zélande. Un peu comme on a hâte d’arriver au 21 décembre pour que les jours rallongent, je serais aussi content quand le décalage se refera dans le bon sens par rapport à la France.
Avant de partir, j’avais peur de ne pas assez dormir. Je viens du Figaro où on ne lâche rien, on dort un minimum et on est constamment sur la brèche. Heureusement, j’ai réussi à trouver le bon mode de fonctionnement pour me permettre de me reposer et être en forme. Globalement, je commence à trouver le bon rythme, ce fameux rythme qui permet d’avancer vite, mais tout en se ménageant. J’ai toujours tendance à privilégier le bateau et à me négliger pour tout donner pour la performance. Mais j’ai le sentiment de trouver la formule pour me ménager et pour réussir à tenir la longueur. On est encore à mi-parcours, il faut penser au bateau, à la course, mais aussi à ma forme physique. »
Charlie Dalin, APIVIA
« J’ai directement décidé de passer la dépression au Nord. Je pense que j’ai bien fait, car la mer était bien défoncée, j’avais 35 nœuds de vent, mais c’est surtout la mer qui n’était pas belle, car on était en arrière du front. J’ai quasi plus de vent là et toujours de la mer. J’ai passé un bon bout de temps à changer les voiles, sur le pont il faut faire attention, ça bouge pas mal.
Pour l’instant c’est pas mal, mais je vais être bien ralenti par une petite dorsale dans la journée, le but est d’attraper la dépression devant pour pouvoir repartir et ne pas me laisser distancer par le petit groupe que forme de Stéphane, Alan et Arnaud. En tout cas je m’accroche, j’ai tout fait cette nuit pour ne rien lâcher et essayer de garder de la vitesse. Ce n’est pas simple depuis 24 heures, hier j’étais bien claqué, j’ai réussi à dormir 3-4 heures et après j’ai dû faire des manœuvres.
Après un mois, on tient en s’étant préparé au préalable, en essayant de dormir dans les phases plus calmes, en faisant attention à l’alimentation, à beaucoup boire pour rester lucide et en forme ! Je suis plutôt en forme et j’aimerais bien toucher le vent juste devant moi sinon je vais prendre du retard et ça sera compliqué après. Je vais me battre pour y arriver. Rester lucide est un point crucial pour ne pas faire de bêtise, notamment pour la sécurité. Il faut aussi savoir prendre sur soi et se reposer. Parfois ce n’est pas facile, c’est contre nature, car on a toujours envie d’aller plus vite et plus loin, mais le corps à ses limites et il faut savoir l’écouter. Il faut savoir à la fois être lucide et se mettre en zone rouge quand il le faut. »
Manuel Cousin, Groupe Sétin
« Il fait de plus en plus froid, les vagues sont bien formées, cette nuit il y a eu des risées à 35 nœuds. Je me casse la tête pour trouver les bons réglages, car le vent est assez irrégulier, ça varie entre 20 et 35 nœuds donc soit j’ai les potières sous l’eau en étant surtoilée, soit j’attends les vagues pour glisser et ça avance moins vite. Je suis toujours dans une optique de naviguer bien tout en ne cassant rien.
On est dans le vif du sujet, mais ça fait un paquet d’années que je navigue, de grosses vagues et des coups de vent j’en ai connu, donc une grosse vague ça reste une grosse vague, peu importe où elle est. Pour l’instant ça ne me fait pas plus peur que ce que j’ai déjà rencontré. Certes, j’ai eu 35 nœuds pour l’instant, pas 50, mais j’aime bien cette ambiance de grosses vagues longues. Il y a beaucoup d’oiseaux qui tournent autour du bateau, ils doivent se demander ce que je fais dans leurs quartiers.
Ce mois en mer est passé vite. Les jours passent, je ne m’en rends pas trop compte. C’est vrai que je me dis que naviguer autour du monde en équipage doit être sympa aussi, j’apprécie cette solitude, mais ça me manque de pouvoir partager. J’essaye de trouver des alternatives à cela, j’écris, je fais des petits films, la nuit je parle aux étoiles et la journée à mon bateau, ce sont mes compagnons mythiques de ce tour du monde. Je suis très contente d’être là. Quand je suis arrivée sur le 40e sud, il y avait un phoque et d’avoir un être vivant qui me regarde dans les yeux, ça m’a bouleversé. Ça faisait longtemps que ça ne m’était pas arrivé. »
Alexia Barrier, TSE – 4myplanet
18:00 (heure française)
- Charlie Dalin, APIVIA, à 14349.8 de l’arrivée
- Thomas Ruyant, LinkedOut, à 198.75 milles du leader
- Yannick Bestaven, Maître CoQ IV, à 263.42 milles du leader
- Louis Burton, Bureau Vallée 2, à 303.16 milles du leader
- Benjamin Dutreux, OMIA – WATER FAMILY, à 314.87 milles du leader


















