VOILE : Élodie BONAFOUS sur Association Petits Princes – Quéguiner, déjà dans sa course
Première Route du Rhum – Destination Guadeloupe, première transatlantique en solitaire : Élodie Bonafous pourrait avoir quelques raisons de sentir la pression monter.
Mais à 31 ans, la skipper de l’IMOCA Association Petits Princes – Quéguiner préfère prendre les choses dans l’autre sens. Plutôt que de s’attarder sur ce qu’elle n’a encore jamais fait, elle regarde le chemin parcouru, notamment depuis la Vendée Arctique, dont elle est ressortie avec de solides repères. Et les conditions annoncées pour dimanche, à 13 h 02, lui donnent davantage envie d’appuyer sur l’accélérateur que de jouer la prudence. Après l’effervescence du village malouin et une courte parenthèse de deux jours chez elle, la Finistérienne est revenue avec une idée bien arrêtée : ne pas se laisser impressionner par l’événement et aborder cette traversée comme n’importe quelle autre course. Plus facile à dire qu’à faire ? Peut-être. Mais elle a déjà cessé de se poser la question.
Le corps ici, la tête au large
En début de semaine, alors qu’elle enchaînait les longueurs dans une piscine de Concarneau, Élodie Bonafous ne comptait pas ses mouvements de bras. Elle répétait déjà mentalement le déroulé de ses premières heures en mer. « Je nageais et, dans ma tête, je déroulais les voiles que j’allais mettre ! Maintenant qu’on commence à avoir une idée assez précise des conditions, je peux vraiment me projeter, imaginer ce qui va se passer et entrer dans les détails. Je me pose des questions de plus en plus concrètes. Ça y est, je suis complètement focalisée sur la course ».
Le contraste est saisissant avec les jours précédents. Cette première semaine malouine s’est montrée particulièrement dense, entre sollicitations, rencontres avec les partenaires et passage de la tempête Austen. La navigatrice a aussi eu la chance de vivre un moment hors du temps : celui de rencontrer trois enfants accompagnés par l’Association Petits Princes et leur famille, de leur faire découvrir sa passion et le bateau. Elle s’est ensuite accordé deux jours chez elle, loin de l’agitation, mais pas vraiment de tout repos : il fallait ranger, préparer les affaires et boucler ce fameux sac destiné aux Antilles, dont le contenu évoque déjà des températures autrement plus accueillantes. Mais cette parenthèse lui a permis de couper avec le rythme du village et de revenir à Saint-Malo dans de tout autres dispositions. « La semaine dernière, j’étais surtout prise par les obligations et je passais finalement assez peu de temps sur le bateau avec l’équipe technique. À mon retour, j’ai d’abord voulu faire un point avec l’équipe sur ce qui avait été fait et ce qu’il restait à vérifier. Il y a encore quelques sollicitations médiatiques, mais ce n’est clairement plus la priorité. Mon cerveau est déjà passé à autre chose ».
L’imagerie mentale, qu’elle pratique régulièrement, prend aujourd’hui une tournure plus précise. Les prévisions météorologiques lui permettent de contextualiser les situations qu’elle avait jusque-là envisagées de manière théorique : enchaînements de manœuvres, choix de voilures, premières heures de navigation… Une façon d’anticiper pour mieux réagir une fois seule à bord.
Moins de défensive, plus d’attaque
Et justement, le scénario météo a de quoi lui plaire. Après les dépressions qui ont balayé la cité corsaire, les prévisions annoncent désormais des conditions relativement maniables pour le coup d’envoi, avec un flux de nord-est modéré et une mer peu agitée. Une perspective presque inespérée pour Élodie Bonafous, qui avait volontairement envisagé un scénario autrement plus musclé. « Dans ma tête, j’étais partie sur 35 nœuds au près, avec plusieurs jours à tirer des bords près des cailloux ! Je m’étais préparée au pire en me disant que, comme ça, ce serait forcément mieux. Et finalement, ce qui se présente est vraiment chouette ». Au-delà du confort, c’est surtout la manière d’aborder la compétition qui pourrait s’en trouver changée. Sur un IMOCA à foils, la violence des premières heures peut rapidement imposer des arbitrages entre performance, préservation du matériel et gestion de la fatigue. Cette fois, la navigatrice espère pouvoir entrer directement dans le vif du sujet, sans passer par une longue phase d’adaptation sous haute tension. « Ça enlève énormément de stress, mais aussi une bonne part d’incertitude. Tu ne te demandes plus en permanence comment tu vas gérer la force du vent, la mer ou les difficultés qui peuvent arriver. Je pense que ça va permettre de rentrer beaucoup plus vite dans la course, d’être à l’attaque plutôt que sur la défensive. On va pouvoir trouver notre rythme, entrer dans notre bulle. Je pense que ça va être plein gaz direct ! ».
Une perspective qui correspond bien au tempérament de la skipper d’Association Petits Princes – Quéguiner. Depuis la mise à l’eau de son monocoque de 60 pieds en février 2025, elle a multiplié les expériences et rapidement trouvé sa place parmi les marins capables de jouer aux avant-postes. Sa deuxième place sur la Course des Caps, sa victoire sur la Rolex Fastnet Race en IMOCA ou encore ses premiers grands rendez-vous en solitaire cette saison ont nourri une progression rapide. Autant de repères qui comptent à l’heure de se mesurer à un plateau particulièrement relevé.
Une première qu’elle préfère dédramatiser
Car il y a tout de même un détail : ce dimanche, Élodie Bonafous s’engagera dans sa première traversée de l’Atlantique en solitaire. Une étape importante dans son parcours vers le Vendée Globe 2028, qu’elle se garde bien de transformer en montagne infranchissable. « J’essaie justement de ne pas trop penser au fait que c’est ma première transat en solo, parce que sinon, ça va me faire stresser ! La Vendée Arctique me faisait beaucoup plus peur. Là, on va passer à peu près le même temps en mer, dans des conditions qu’on connaît mieux et qu’on arrive davantage à anticiper ».
L’expérience de la course disputée en juin dernier a manifestement changé la donne. Les conditions rencontrées, les choix de trajectoire et les difficultés à gérer seule lui ont donné un solide aperçu des exigences du solitaire en IMOCA. De quoi relativiser l’ampleur du défi qui se présente, sans en sous-estimer les difficultés. « J’essaie de rendre tout ça un peu plus normal. Je me dis que, finalement, ça reste une course. Le fait que ce soit la Route du Rhum, qu’il y ait énormément de monde et une ambiance incroyable autour, ça change beaucoup de choses à terre. Mais une fois les premières heures passées, ça ne demande pas une vigilance fondamentalement différente. Donc j’essaie de dédramatiser et de partir avec cet état d’esprit-là. » Pas question, donc, de se laisser écraser par le prestige de l’épreuve. Élodie veut surtout retrouver ses repères, exploiter le potentiel de son bateau et continuer à apprendre.
La confiance est là, l’envie aussi, et elle ne cherche pas à les dissimuler. « Je suis prête. Je suis chaud patate ! » Reste à prendre soin de la machine, mais aussi de celle qui sera aux commandes. Sur ce point, la navigatrice a accepté de revoir quelques habitudes alimentaires avec son diététicien. Les anciens rituels de veille de course (les fameuses pâtes carbonara) ne sont plus forcément d’actualité et le menu n’est pas encore arrêté. En revanche, certaines négociations ont été menées avec succès. « Je suis censée manger des choses un peu plus healthy maintenant. Mais j’ai réussi à négocier mes Kinder Bueno tous les jours ! Il y a quand même des choses qui ne sont pas négociables ! ».
Dans quelques heures, elle laissera derrière elle le tumulte de Saint-Malo et les derniers échanges avec son équipe. Place alors à l’Atlantique, à ses choix, à son rythme. Et à cette première transat en solitaire qu’elle s’est appliquée à rendre presque ordinaire. Avec, tout de même, une furieuse envie d’en découdre.
Dès dimanche, depuis la terre ferme, les enfants malades de l’Association Petits Princes qu’elle a rencontrés et dont elle a réalisé le rêve suivront attentivement sa course. À chaque étape, ils lui enverront toute leur énergie, leur force et leur courage pour l’accompagner dans ce défi.
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