VOILE : TRIN’40 – Des combattants, du premier au dernier
Quatre jours, c’est court pour retrouver ses marques de marin en solitaire, et c’est tellement long à la fois quand on ne dort que par rares tranches de 20 minutes, dopé à cette adrénaline de course qui rend inenvisageable le risque de perdre 0,1 mille sur son concurrent direct, cible de tous ses efforts, souffrances et assauts.
A l’arrivée, ils sont 29 à avoir tout donné pour devenir un marin un peu meilleur que la veille du départ, et revenir en ayant fait le plein de souvenirs, et surtout d’apprentissages.
A quoi reconnaît-on une belle course ? Aux mille émotions qui traversent les yeux des skippers qui, encore en apesanteur de leur drôle de voyage, posent un pied hésitant sur le ponton, et cherchent leurs premiers mots. C’est à Thomas Lurton, 22e à l’arrivée sur son « Sireco » récemment acquis, qu’on empruntera l’inspiration. « C’est difficile d’être mécontent quand on a la chance de faire du Class40, de faire partie de ces trente personnes qui s’élancent sur la première édition de la Trin’40 », s’enthousiasmait dans la nuit le Morbihannais de 28 ans, qui n’avait « pas mangé et pas dormi » de la course.
C’est que côté intensité, ils auront été servi, tout au long de ce parcours de 702 milles théoriques, qui leur aura offert des conditions variées mais maniables, sans jamais craindre pour leur sécurité. Une « vraie course de vitesse », résumait l’impressionnant vainqueur Guillaume Pirouelle (« Sogestran – Seafrigo »), « sans gros choix stratégique, mais avec cette pression et cette intensité pour tenir ses positions, surtout sur les longs bords. Dès qu’on allait dormir, c’était prendre le risque d’être beaucoup moins rapide, donc on est beaucoup à ne pas avoir beaucoup dormi ! ».
« On n’aurait pas pu tenir à ce rythme sur vingt jours… ».
Tenir la cadence, ne pas faire d’erreurs, infliger à son organisme la discipline extrême de ne jamais faiblir : voilà ce qui a fait la différence pour le Havrais qui s’est imposé à la Trinité-sur-Mer, après quatre jours et trente minutes en mer. Auteur d’un départ en demi-teinte dans la pétole qui lui engluait les safrans, le marin de 31 ans retrouvait de la vitesse au près et s’emparait de la tête de flotte devant la pointe de Penmarc’h, pour ne plus jamais la lâcher. Descente vers l’Espagne au portant, transitions un peu moins ventées, remontée au près : le récent vainqueur de la Transat Café L’Or a enchaîné les phases sans broncher, lui qui n’avait pourtant pas pratiqué le solitaire depuis ses années en Figaro. « En termes de lucidité ça va, mais je piquais du nez ! C’est clair qu’on n’aurait pas pu tenir à ce rythme sur vingt jours… ».
Derrière, même l’expérimenté Corentin Douguet, 2e sur « SNSM, faites un don » n’a pas réussi à trouver la faille, mais restait « heureux de sa reprise ». « C’était vraiment plaisant comme navigation, je me suis fait plaisir sur l’eau, expliquait le marin nantais à l’arrivée. Il m’a manqué un peu de rythme au début, j’ai eu du mal à trouver le sommeil, il y a eu un moment où je n’étais pas très lucide et Guillaume en a profité pour faire un petit break, et je n’ai jamais eu l’occasion de le combler ensuite ».
Deux heure et quarante-deux minutes plus tard, c’est Fabien Delahaye sur « Legallais » qui s’emparait de la troisième place, huit minutes seulement devant son poursuivant, Axel Tréhin (« Affaire à faire »), sur son bateau mis à l’eau voilà seulement trois semaines. Un duel qui s’est joué jusque dans les derniers milles de la baie de Quiberon, et que le Normand a remporté sans trembler. « J’y allais pour bosser du solo, j’ai bossé du solo ! », se réjouissait le marin de 41 ans, heureux de cet « exercice complet pour une rentrée ».
« Je suis juste hyper heureuse ! ».
Car tous, du premier au dernier, se seront battus pour donner le meilleur d’eux-mêmes sur l’eau, peu importe leur âge, leur genre, leur expérience, leurs objectifs et leurs raisons d’être là, sur l’eau, à batailler avec une intensité redoublée par la difficulté d’être seul à bord pour tout assumer. Tous égaux, tous dans le même bateau, ou presque…
Parfois, ça ne veut pas, comme pour Vincent Riou (PIERREVAL – FONDATION GOODPLANET), seul concurrent contraint à l’abandon en milieu de parcours, après des problèmes de voile d’avant. Et parfois, la magie du solitaire opère ! « Pour une fois dans ma vie je suis partie sans pression mentale, aucun objectif, je pensais finir dans les trois derniers vu mon bateau et sa génération, racontait Djemila Tassin, 17e, autrice d’une superbe course sur « Magenta », le plus ancien bateau de la flotte. Au départ, j’ai tout de suite eu une avarie d’ordinateur, au bout d’une heure je savais que je n’allais plus avoir de météo. Je me suis donc posée moins de questions, et j’étais plus concentrée. Le bateau avançait, j’allais au bon endroit ! Et ça a fait un bon résultat, je suis juste hyper heureuse ! ».
Du bonheur, il y en a eu aussi dans la difficulté, celle qui vient des nuits sans sommeil et des pertes de lucidité. « C’était dur le solitaire, résumait Thimoté Polet, solide 5e sur son « Zeiss » de dernière génération. On a eu très peu de moments où dormir, c’était très instable et donc aller dormir c’est accepter d’être moins rapide et ça ce n’était pas possible, du coup il a fallu se dépasser. Il y a quand même une nuit où j’ai failli faire un black-out, et une nuit où j’ai vomi alors que ça ne m’arrive jamais ! ».
« C’est une flotte incroyable ! ».
« Parfois je me demande pourquoi je fais ça, reconnaissait l’amateur Emmanuel Hamez, 62 ans, doyen de l’édition sur son Viranga, arrivé 28e. Le niveau a explosé, on atteint les limites de l’amateurisme, on est encore deux-trois à essayer de résister, mais maintenant pour espérer être dans le peloton, même pas pour être en tête hein, il faut au moins aller dans un centre d’entraînement ! Mais en fait tout ça, ça vous tire vers le haut, et ça me fait faire des trucs que je ne ferais pas en temps normal, donc ça c’est intéressant ! ».
Et puis, il y a la frustration, qui fait aussi partie du jeu, celui où on veut toujours faire mieux. « On savait que cette course nous permettrait de faire un peu l’état des lieux de nos acquis, donc la job-list est longue, résumait ainsi le Trinitain Quentin Le Nabour, 16e à l’arrivée sur son « Bleu Blanc Planète Location ». C’est une flotte incroyable, même en queue de peloton, on est tous au contact. J’ai même regagné une place juste sur la ligne d’arrivée ! ».
« Je trouve ça génial d’avoir une flotte aussi impressionnante, complétait Robin Follin (« Solano ») à son arrivée, en 13e position. J’ai hâte qu’on continue à bosser parce que ça va très très vite devant et il y a énormément de boulot pour arriver à rattraper ça ! ». Du travail, encore et toujours, pour en arriver là déjà, mais surtout pour continuer à apprendre et progresser. Et nous embarquer au passage dans leur contagieux enthousiasme, et leur farouche volonté de se dépasser. A tous, merci pour le spectacle, et vivement la prochaine course !


















