VOILE : Class40 – Une armada et des ambitions à tous les étages
Les Class40 constituent la flotte la plus fournie de la Route du Rhum -Destination Guadeloupe 2026.
Un plateau particulièrement dense, où se côtoient favoris, outsiders et nouveaux venus, avec des ambitions et des moyens très différents. Deux hommes se détachent sur le papier : Corentin Douguet (SNSM, Faites un don !) et Guillaume Pirouelle (Sogestran – Seafrigo). Mais les prétendants sont nombreux, à commencer par ceux qu’Alexis Loison (Groupe RÉEL) appelle les « fauteurs de trouble ». Une expression qui résume assez bien la promesse de cette édition : une bagarre ouverte et, au bout de l’Atlantique, une hiérarchie qui reste entièrement à écrire.
Douguet et Pirouelle, les deux hommes à battre
Difficile de dresser la liste des favoris sans commencer par eux. Depuis deux saisons, Corentin Douguet (SNSM, Faites un don !) et Guillaume Pirouelle (Sogestran – Seafrigo) ne laissent que des miettes à leurs adversaires. Le premier a signé une année 2025 de haute volée, avec trois victoires et une deuxième place sur la TRANSAT CAFE L’OR. Il a maintenu le rythme cette saison, avec un nouveau succès à la clé. Le second, vainqueur de la Route du Café avec Cédric Château, a récidivé à deux reprises ces derniers mois. Il a également navigué au sein de l’équipage de Sodebo Ultim 3, nouveau détenteur du Trophée Jules Verne. « On a bien travaillé, on a fait un super bateau et il est bien préparé. Maintenant, on attend de nous d’être à la hauteur », résume Corentin Douguet, troisième de la précédente édition et fort de trois transatlantiques en solitaire.
Une expérience précieuse face à des concurrents moins rompus aux longues traversées en solitaire. Guillaume Pirouelle, lui, connaît déjà bien les joies de la vie en tête-à-tête avec lui-même. Mais cette fois, la conversation risque de durer un peu plus longtemps. « Sur le papier, j’arrive dans de très bonnes dispositions. J’ai emmagasiné beaucoup de confiance, toute l’équipe a progressé. Mais il faut aussi savoir se réinventer quand on commence à gagner. Et ne pas oublier qu’on ne maîtrise jamais tout ». Le Havrais sait qu’il devra adapter son rythme à une durée d’effort inhabituelle en solo. « En Figaro, on peut pousser très loin les curseurs pendant cinq ou six jours. Là, il faudra réussir à se ménager. La gestion de la fatigue et de la lucidité sera aussi importante que celle du matériel ». Sans pour autant renoncer à son tempérament offensif. « J’aime bien me dépasser, aller au bout de ce que je peux faire. Quand les conditions deviennent difficiles, je me dis que c’est dur pour tout le monde. C’est aussi dans ces moments-là qu’on peut faire la différence ».
Une meute qui ne demande qu’à mordre
Derrière ce duo, il y a du monde au portillon. Et le service d’ordre risque d’avoir du travail. Fabien Delahaye (Legallais), Axel Tréhin (Exalt), Luca Rosetti (Maccaferri Futura), Ian Lipinski (Crédit Mutuel), William Mathelin-Moreaux (Patapain – Les Invincibles), Quentin Le Nabour (Bleu Blanc Planète Location), Thimoté Polet (Team ZEISS), Pierre Leboucher (Institut Imagine), Milan Koláček (Inland Roots Ocean Soul), Pep Costa (VSF Sports), Mikael Mergui (Hirsch-Centrakor), Achille Nebout (Amarris) ou encore Alexis Thomas (Afterdata – Elcia), récemment sacré champion de France Élite de course au large : la liste, non exhaustive, suffit à mesurer la densité du plateau. Alexis Loison (Groupe RÉEL) compte lui aussi parmi les candidats capables de bousculer les pronostics. Vainqueur de la Solitaire du Figaro en 2025, le Cherbourgeois a remporté la 40’ Malouine – La Trinquette dès sa première sortie en compétition à bord de son Lift V3, mis à l’eau en juillet.
Un début remarqué, qu’il se garde pourtant de surinterpréter. « Il y en a effectivement deux qui ont un peu tout gagné depuis deux ans. Derrière, il y a un paquet de fauteurs de trouble. Je me mets dans cette catégorie. J’aime bien bousculer les hiérarchies ! ». Pour sa première transat en solitaire, il pourra s’appuyer sur dix-neuf années de Figaro Bénéteau, même si le mode d’emploi de sa nouvelle monture reste encore à affiner. « La Route du Rhum, c’est un sprint, mais un sprint qui va durer quinze jours. Il faudra trouver le bon équilibre, naviguer proprement, ne pas faire de bêtises parce qu’on aura voulu aller trop vite. Et puis le solitaire remet pas mal de choses à plat. C’est moins écrit sur le papier, ça ouvre des opportunités. Moi, ça me va ! ».
Pierre Leboucher partage cette analyse. À bord d’Institut Imagine, une unité qui n’appartient plus à la dernière génération, il devra trouver les moyens de rivaliser avec des concurrents intrinsèquement plus rapides. « Les nouveaux Lift V3 ont un vrai avantage. Mais la météo pourrait bien redistribuer les cartes. Et en solo, c’est difficile de mener son bateau à 100 % en permanence. Il y a davantage de risques de casse et d’erreurs ». De quoi envisager des rapports de force moins figés que ne le suggèrent les caractéristiques des monocoques.
Quinze jours pour faire la différence
Et les quelque 3 500 milles qui séparent Saint-Malo de la Guadeloupe pourraient réserver bien des surprises. D’autant que, sans marque de parcours imposée, chacun aura toute latitude pour choisir sa route. Entre les fronts à négocier, les zones de vent à débusquer et les trajectoires parfois radicalement opposées, il y aura de quoi donner quelques migraines aux amateurs de plans bien ficelés. Avec, à la clé, des écarts qui pourraient rapidement devenir conséquents. « Les conditions des cinq premiers jours pourraient favoriser certains bateaux plutôt que d’autres. Et comme les options stratégiques peuvent être très différentes sur cette course, le champ des possibles est en réalité très grand », souligne Pierre Leboucher.
Corentin Douguet a, lui, une manière plus lapidaire de résumer l’exercice :
« Sur une transat, il y a une chose dont on est sûr, c’est qu’on n’est sûr de rien ! » Reste à composer avec cette incertitude. « On peut avoir plusieurs passages difficiles, parfois pendant plusieurs jours. Il faut réussir à tous les négocier. Celui qui en sort le mieux peut ensuite jouer la victoire », rappelle Guillaume Pirouelle. Une détermination qui n’exclut pas une certaine prudence, ni la volonté de ne pas se laisser enfermer dans une obligation de résultat. « Un podium serait évidemment super. Je pense même être capable d’aller chercher la victoire, mais je n’ai pas envie de me mettre cette pression-là. Avant tout, il faudra bien naviguer et faire attention à moi ».
Les pointus, une autre bataille dans la bataille
La flotte compte également dix Class40 à étrave pointue, des unités de conception plus ancienne, naturellement moins performantes à certaines allures que les modèles les plus récents. Leurs skippers n’ont pourtant pas l’intention de jouer les figurants. Parmi eux, Loïc Féquet (Funae) et la Belge Djemila Tassin (Djemila Sailing-Belgium Ocean Racing) méritent une attention particulière.
Le premier, qui a acquis son 40 pieds en janvier, a consacré ces derniers mois une grande partie de son temps et de ses moyens à sa remise en état et à sa fiabilisation, privilégiant les travaux à l’entraînement sur l’eau. « J’ai préféré faire les choses correctement dès le départ plutôt que de devoir les refaire trois fois. Aujourd’hui, le bateau est prêt et moi aussi. Comme je n’ai pas énormément navigué, j’ai surtout très envie d’y aller ! ». S’il reconnaît l’avantage de vitesse des « nez ronds » à certaines allures, le Bretillien n’entend pas se contenter de surveiller ses neuf compagnons de génération.
« L’idée, c’est aussi d’essayer d’en manger quelques scows ! Je ne sais pas exactement ce que ça donnera. Je vais faire ma course, placer le curseur là où je le sentirai et on verra bien ». Pour ces marins, la satisfaction ne se résumera d’ailleurs pas à leur place à l’arrivée. « On s’investit énormément dans ces projets. La première récompense, c’est d’être au départ. La deuxième, c’est d’arriver de l’autre côté. Et puis, la Route du Rhum, c’est tous les quatre ans : il faut en profiter ! ». Une philosophie qui dit aussi beaucoup de cette flotte : derrière les favoris et les batailles de classement, chacun a ses propres raisons d’être là et quinze jours d’Atlantique pour voir jusqu’où elles les mèneront.

















