MONTAGNE : À l’origine de Millet, des sacs de toile au cœur des Alpes
De l’inventivité d’un homme, Marc, et de la détermination d’une femme, Hermance, la maison Millet voit le jour en 1921.
Tout commence avec la fabrication de cabas et sacs à provisions, dans leur petite épicerie de Saint-Fons, près de Lyon. L’arrière-boutique voit rapidement les sacs de toile évoluer, la gamme s’élargir et les clients affluer.
Originaires des Deux-Savoie, les époux Millet donnent naissance à René et Raymond, respectivement en 1920 et 1921. En 1929, la santé fragile de Marc pousse la famille à déménager à Annecy, réputée pour la pureté de son air.
Mannet, figure de proue de l’histoire Millet
Marc meurt en 1937, à l’âge de 43 ans. Avec ses deux fils, alors adolescents, Hermance n’hésite pas à reprendre les rênes de l’entreprise. Elle le fait sous tutelle, les femmes n’ayant alors pas le droit de diriger une entreprise. C’est pourtant son autorité naturelle, dans une époque à dominante très largement masculine, qui lui vaut de diriger avec brio l’entreprise à la mort de son mari. Elle se consacre à la gestion, René, 16 ans, à la fabrication, et Raymond, 17 ans, au commerce.
Entourés de montagnes à Annecy, ils développent des sacs de ski, de plage, des sacoches de bicyclette. L’insouciance inédite qui accompagne les premiers congés payés en France fait de Millet une entreprise de loisirs chère aux Français.
Pour la famille Millet, Hermance, dite « Mannet » (sa petite-fille, Christiane, peinant à dire « marraine »), est un pilier. Aujourd’hui encore, elle fait figure de repère. Tout le monde se souvient de cette jeune femme de la montagne, au caractère bien trempé qui impressionne son entourage autant qu’elle le fait rire. Celle dont on écoute les histoires pendant les repas de famille et qui rassemble petits et grands. Sous la houlette de Mannet, Millet prospère et rentre dans la deuxième phase de son histoire.
Les frères Millet et l’essor de l’entreprise
En 1942, la famille achète un terrain à Annecy, au 36 avenue de Chambéry, dans l’idée d’y construire une maison un peu particulière : trois appartements à l’étage (un pour Mannet, un pour Hélène et René, un pour Ginette et Raymond), l’usine et l’atelier Millet au rez-de-chaussée. Pour Mannet, la vie est consacrée à « la famille et l’entreprise », les deux étant étroitement liés. Rien ne symbolise mieux cette vision que cette maison Millet, dans laquelle ils ont vécu en famille pendant 28 ans. La notion de « famille » s’élargit quand Messner, Bonatti ou Desmaison posent leurs valises dans la chambre d’amis lors de leurs séjours à Annecy. Au rez-de-chaussée, une vingtaine d’employés travaillent dans l’atelier et l’usine, que l’on doit agrandir en 1962, compte tenu du succès de l’entreprise. Millet s’exporte au Japon, en Allemagne et se développe considérablement.
Raymond et René Millet ©Collection Millet
Après l’ère Mannet, les frères Millet deviennent les figures incontournables de la marque. On les disait « opposés » : l’un était sportif et introverti, l’autre joyeux et enthousiaste. Leurs complémentarité, fraternité et respect mutuel ont assuré la pérennité de l’entreprise. Cette estime fraternelle se faisait sentir dans tous les échanges, à la maison comme au travail. « Aux réunions de famille et à Noël, ils étaient systématiquement assis l’un à côté de l’autre, enfants et petits-enfants gravitant autour d’eux. C’est une image immuable pour le petit garçon que j’étais, à cinq ou six ans « , se rappelle Romain Millet.
Millet, la marque de montagne française
La montagne est la toile de fond qui lie les générations Millet entre elles. Les petits-enfants se souviennent de ces vacances en famille, passées en montagne avec leurs grands-pères. Le combi familial servait autant à livrer les clients qu’à faire des allers-retours à Chamonix. « C’est simple, René ne parlait que de montagne ». Si bien qu’en 1960, les frères Millet décident de se consacrer entièrement à la fabrication de sacs d’alpinisme. C’est un tournant pour l’entreprise, qui affirme haut et fort son ancrage montagnard, ADN dont elle n’a jamais dévié depuis.
Ils s’adjoignent alors les compétences des meilleurs alpinistes de l’époque. Louis Lachenal les aide à concevoir les premiers sacs à dos d’alpinisme, parmi lesquels le sac utilisé en 1950 pour l’Annapurna, premier sommet de 8000 gravi par un homme. En 1963, Walter Bonatti et René Desmaison, soutenus par Millet, sont les premiers à gravir l’éperon Walker dans la face nord des Grandes Jorasses en hiver. Et quand la marque se diversifie avec la fabrication de vêtements de montagne, c’est Reinold Messner qui rejoint l’équipe. La première parka Gore-Tex® voit le jour en 1977, venant assoir la position de Millet comme pionnier de l’équipement de montagne.
La passion de René pour l’alpinisme aura donc guidé la marque vers des sommets toujours plus hauts, avec le soutien d’icônes auxquelles elle doit encore beaucoup aujourd’hui.
À l’heure de leur retraite en 1980, ils décident, d’un commun accord, de vendre l’entreprise, non sans une pointe de regret de ne pas voir l’histoire se poursuivre. Ils sont alors loin de se douter que l’entreprise reviendra dans le giron familial, 100 ans après l’avoir créée.
Millet de retour dans le giron familial : un rêve devenu réalité
Jean-Pierre Millet, fils de Raymond, grandit avenue de Chambéry, au-dessus de l’usine, baigné dans cette aventure familiale unique. Il est alors adolescent lorsque les frères Millet vendent l’entreprise, et une idée ne le quittera plus : un jour, il ramènera Millet dans le giron familial.
Pendant de nombreuses années, il maintient des liens avec la société, à travers les dirigeants qui se succèdent, et nourrit toujours le rêve d’un retour. En 2006, il prend une participation dans le capital de Lafuma, cotée en bourse, qui avait acquis Millet en 1995 alors en difficulté, et rejoint son conseil d’administration. Il augmente progressivement sa participation mais échoue à en prendre le contrôle quelques années plus tard. Lafuma est ensuite acquis par le groupe suisse Calida et Jean-Pierre continue de siéger à son conseil.
Après 30 ans d’attente, les étoiles s’alignent. Alors que le président du Groupe Calida change, son remplaçant décide de mettre Millet en vente en sollicitant plusieurs candidats. Dans le même temps, le Directeur général de Millet, Frédéric Ducruet, annonce son départ. La fenêtre tant attendue par Jean-Pierre Millet semble se dessiner. D’une part, il entame les discussions pour racheter l’entreprise ; d’autre part, il appelle son neveu, Romain, pour le convaincre d’en prendre la direction. Romain Millet travaille alors chez LVMH, en Chine. Une carrière brillante, une vie bien installée. Les négociations démarrent, mais sans garantie d’aboutir. Romain fait un coup de poker du cœur : il accepte le poste, quitte la Chine, et s’installe à Annecy avec sa famille, dans l’espoir que son oncle parvienne à ses fins. La veille de Noël 2021, Jean-Pierre annonce à sa famille, en pleurs : « On a réussi. On a signé le rachat. »
À ce moment-là, il est question d’émotion, bien plus que de finance. Une aventure familiale, avec son lot d’inconnu. Une évidence, aussi : celle de revenir, pour de bon. Un cadeau inestimable, qui se présente l’année même des 100 ans de Millet.
Millet, un centenaire tourné vers l’avenir
En 2021, Jean-Pierre Millet, petit-fils des fondateurs, réalise donc son rêve en rachetant l’entreprise, cinquante ans après sa sortie du cercle familial. Romain Millet, arrière-petit-fils des fondateurs, prend dans le même temps la direction de la marque. Il incarne alors la 4ème génération à la tête de l’entreprise, et confit « vivre un rêve éveillé ». Son nom de famille et son attachement profond à la marque en font un DG pas tout à fait comme les autres pour les partenaires de longue date. Les relations n’en sont que plus fluides et sincères. Rapidement, son cousin Sacha rejoint aussi l’entreprise, séduit par cette odyssée familiale.
Toujours basées à Annecy, les équipes revisitent aujourd’hui les collections au regard du savoir-faire dont elles ont hérité. L’atelier de prototypage, situé au rez-de-chaussée, n’est d’ailleurs pas sans rappeler l’atmosphère du 36 avenue de Chambéry. Dans les couloirs, on peut aussi croiser Charles Dubouloz, Symon Welfringer ou Emily Harrop, cette nouvelle génération d’alpinistes, qui se font l’écho des légendes Lachenal, Bonatti ou Messner.
Millet poursuit alors son histoire, transmise de génération en génération.
















