JEUX OLYMPIQUES : Aux Jeux Olympiques, l’épreuve du logement
À quelques mois de la baignade inaugurale du président Macron dans la Seine, disons-le sans jalousie : la capitale n’est pas la seule ville en France où l’on cherche à noyer le poisson.
Ailleurs, on se prépare aussi à faire tourner à plein régime l’industrie des locations saisonnières. Mais nulle part comme à Marseille, où les marchands de sommeil ont été glorieusement convertis par Airbnb.
Une fois oubliés les effondrements qui ont touché le cœur de la cité en 2018, le “charme provençal” opère à nouveau : un nombre toujours croissant de curieuses et de curieux va voir si la vie y est vraiment plus belle. Et il faut bien les loger, tous ces nouveaux venus auxquels iront s’ajouter cet été les amateurs de “dériveur double mixte”.
Voilà qui tombe à point nommé : Marseille regorge d’habitations. Pas toujours bien entretenues. Pas toujours exactement dignes. Mais qui ont le mérite de tenir à peu près debout, désormais. Des leçons ont-elles été tirées du passage de relais entre entre l’interminable municipalité Gaudin et la coalition du Printemps marseillais ?De l’effondrement physique est né l’effondrement politique, suivi de près d’un effondrement moral. On fait moins référence par là à l’état d’esprit des habitants qu’à l’immoralité de certains propriétaires. Les plus ou moins phocéens, plus ou moins connus, plus ou moins élus, plus ou moins policiers qui ont sauté sur l’occasion d’expulser pour “mieux” louer et de rénover pour décupler leurs gains. Une fois semées les mises en péril ont fleuri les Airbnb.
Spécificité régionale ? À Paris, une location Airbnb pendant la période olympique coûterait en moyenne 1.050€ la nuit. À ce prix, quel propriétaire hésiterait à déloger ses locataires avec quelques mois d’avance ? à laisser vacant un immeuble pour s’assurer de sa disponibilité ? à contourner la loi qui limite les locations à un nombre fixe de jours par an ? à s’asseoir sur un des droits fondamentaux, celui de l’accès au logement, pour en faire une source de profit ?
Spécificité nationale ? Prenons au hasard un autre coin du monde : au printemps dernier, 79% des locations offertes sur Airbnb au Québec n’étaient pas certifiées. Selon un rapport du Regroupement des comités logement et associations de locataires (RCLALQ), Airbnb est responsable d’une part importante de la pénurie de logements qui aggrave la précarité galopante dans les grandes villes, notamment Montréal.
Pour certains, Marseille a toujours été trop populaire, trop basanée, trop “étrangère”. Elle a surtout toujours été décalée, en avance ou en retard selon les périodes, mais toujours à côté — cultivant sa “mauvaise réputation, qui attirait le voyageur et faisait fuir le touriste“, écrit Alèssi Dell’Umbria, auteur de la définitive “histoire universelle” de la cité phocéenne. Les choses auraient-elles changé à ce point ?
L’“authenticité” de Marseille participe de son “attractivité”. Mais l’explosion immobilière risque fort de briser la première – avec quel effet sur la seconde ? Pour certains, la ville portuaire a fini, à son tour, par être rattrapée par la gentrification, “ce phénomène marginal devenu projet politique global” – que décrivait déjà Mathieu Van Criekingen voilà plus de quinze ans. Un projet qui, pour Jean-Pierre Garnier, “parachève la dépossession urbaine des classes populaires [avec] le secours de petite bourgeoisie cultivée” — ce qu’il qualifie de violence “éminemment contemporaine”.
Au début des années 2000, les pays qui organisaient les jeux Olympiques étaient déjà qualifiés de “médaille d’or des expulsions” : explosion du prix du logement de près de 150 % après les JO de Barcelone, expropriations massives avant ceux de Londres, destruction et privatisation du parc de logements sociaux à Atlanta, violence inédite dans la répression contre les militants du droit au logement à Beijin, etc.
Même dans une ville comme Marseille, plus connue pour l’ambiance exaltée de son stade que pour l’ardeur de ses manifestations, les résistances se mettent en place. En fait, les luttes pour l’accès à un logement digne préexistent à l’effondrement, à la gentrification et à la livraison de la cité en pâture au tourisme. Mais elles ont changé de dynamique, et Victor Collet en analyse l’histoire et l’actualité, les paradoxes, les désillusions et les espoirs.
Cette petite histoire des luttes urbaines révèle ce qui menace toute métropole laissant la bride aux nouveaux marchands de sommeil : capitaliser sur l’insalubrité.
Vient de paraître :
Du taudis airbnb
Après un livre sur Nanterre, du bidonville à la cité (Agone, 2019), Victor Collet s’installe à Marseille, où il poursuit ses recherches et approfondit ses analyses sur les villes populaires.
Format papier 12×19,5 cm
Collection Contre-Feux
282 pages, 15€
“Airbnb a tout du marchand de sommeil à taille mondiale. Le marchand de sommeil a tout du capitaliste se jouant de la légalité. Réguler la plateforme Airbnb reviendrait donc à moraliser le capitalisme. La reconversion du taudis en Airbnb n’est pas la seule cause du mal-logement. Mais les effondrements et le confinement ont offert un terreau fertile à une plateforme qui accompagne voire aggrave la situation. Boucle vertueuse pour les spéculateurs, cercle vicieux pour les habitants, la ville Airbnb a le goût de l’amertume et la couleur du sordide.”
Novembre 2018. Deux immeubles marseillais s’effondrent sur leurs habitants : huit morts, une ville traumatisée, une mairie qui fuit ses responsabilités. Triple effondrement : physique, moral, politique. La catastrophe était pourtant prévisible. Connue pour ses marchands de sommeil, qui louent sans vergogne des appartements indignes aux habitants les plus précaires, Marseille est désormais en proie à une frénésie de rénovation. L’occasion est trop belle de repousser en périphérie les populations pauvres, souvent issues de l’immigration, et de faire place nette pour l’explosion immobilière soutenue par l’absence de réglementation de la plateforme Airbnb, le tourisme et la gentrification. Ce constat a toutefois fait naître une résistance populaire. Cette petite histoire est donc aussi celle d’une bataille en cours contre la menace pesant sur toute métropole qui transforme l’insalubrité en profit capitaliste.

















