VOILE : Vendée Globe 2020, deux hommes en cavale !
J+29 : Du sud de l’Atlantique Sud au milieu de l’océan Indien
À retenir :
- Le plan d’évasion de Dalin et Ruyant, à 20 nœuds de moyenne
- Mer démontée dans l’Océan Indien
- Le 18e concurrent bientôt au Cap de Bonne-Espérance
Un front et deux hommes en cavale ! Charlie Dalin et Thomas Ruyant sont engagés dans une course poursuite avec un front qui s’étend sur 1000 milles au Nord des Kerguelen. L’objectif : rester à l’avant de ce phénomène, tenter d’esquiver par le Nord le gros de la dépression qui se forme sur leur route puis attraper le flux modéré de l’anticyclone aux abords du Cap Leeuwin. Dans un monde idéal, si les deux compères réussissaient à exécuter ce plan d’évasion complexe, ils pourraient faire un break décisif sur leurs poursuivants.
Pour y parvenir, une seule solution : aller vite, très vite. Car cette perturbation, qui va se transformer dans 24 heures en une dépression secondaire virulente, progresse vers eux à la vitesse de 25 nœuds. Il faut donc caler son pas sur cette allure. C’est ce à quoi s’emploient les skippers d’Apivia et LinkedOut, qui maintiennent depuis cette nuit des moyennes élevées : 20 nœuds, autrement dit des surfs à 28/30 nœuds. Un train d’enfer facilité par une mer plus sage et alignée dans le sens du vent de nord-ouest. Bâbord amure, Thomas Ruyant peut s’appuyer sur son foil intègre et faire parler la poudre. « C’est plutôt une bonne journée » commente avec une relative décontraction Charlie Dalin, l’homme le plus rapide de la journée. On frôle le record de distance en 24 heures (536 milles) détenu par Alex Thomson…
Derrière, en revanche, c’est une toute autre histoire…
« C’est du n’importe quoi »
Les 9 bateaux qui naviguent dans le sillage de Charlie et Thomas se sont fait dépasser par le front (50 nœuds dans les rafales !). A l’arrière, l’état de la mer – déplorable – et le fort flux de sud-ouest rendent difficile tout compromis vivable.
« On a 45 nœuds et une pluie à l’horizontale » raconte Damien Seguin (4e) dans une vidéo envoyée du bord avant de ralentir fortement, probablement pour résoudre des soucis techniques. « Je n’ai jamais vu une mer comme ça, elle est défoncée, c’est très dur d’avancer, ça tape, le bateau se barre en survitesse sur des surfs à 29 noeuds mais si tu es trop lent, les vagues te rattrapent et s’explosent sur le tableau arrière, c’est n’importe quoi » confirme Maxime Sorel (11e) joint ce matin au téléphone.
« Je choisis une route Nord pour échapper aux conditions météo hasardeuses et avoir des mers plus praticables, confiait à son tour Jean Le Cam (6e). Les conditions sont musclées depuis plusieurs jours. Il n’y a pas de répit. C’est dur pour les hommes et pour le matos ».
Cette lutte engagée entre l’homme et la nature est une bataille perdue d’avance qui impose, comme le roseau, de plier pour ne pas rompre. Et d’oublier la régate pour se recentrer sur soi, sur son bateau.
Voici presqu’une semaine que le peloton de tête est entré dans l’océan Indien. Presqu’une semaine qu’il endure ses sautes d’humeur et ses mers démontées. Or, ils n’ont parcouru qu’une partie du chemin dans ces mers hostiles. « Le grand Sud, c’est une course d’endurance qui t’use à petit feu » résume parfaitement le navigateur Sébastien Josse, qui connaît bien ces contrées.
Le Cap espéré
Pour le reste de la troupe, ce grand Sud se fait pourtant désirer. Après une bonne journée passée dans les calmes, Alan Roura, Armel Tripon, Stéphane Le Diraison et Arnaud Boissières, ont vécu le passage du Cap de Bonne-Espérance hier (dimanche) comme une libération, une joie. Ce groupe surveille de très près la formation d’une dépression dans le sud de l’Afrique du Sud qui pourrait les enfermer, au près (!) le long de la Zone d’Exclusion Antarctique.
Cet après midi, Manuel Cousin était sur le point de doubler la longitude du Cap Bonne-Espérance. Prochains sur la liste : Didac Costa et Pip Hare.
Pour les huit retardataires, l’approche de l’Afrique du Sud est encore laborieuse et seul Jérémie Beyou affichait ce lundi une vitesse supérieure à 15 nœuds. Lorsque les leaders auront franchi le Cap Leeuwin, les derniers entreront juste dans l’océan Indien…
ILS ONT DIT…
« Pour la sécurité, j’ai préféré ralentir et mettre un peu moins de toile. Là, je suis sous J3 et 2 ris dans la grand-voile. Le vent oscille entre 20 et 25 nœuds et plus de 40 nœuds dans les grains. La mer est désordonnée, parfois ça se calme un peu mais vraiment, là, c’est n’importe quoi. Il y a une grosse houle et quand tu ne vas pas assez vite, les vagues te rattrapent et s’explosent sur le tableau arrière. Ce n’est pas des heures agréables et malheureusement ça va durer.
C’est fatiguant, ça fait 10 jours qu’il y a pas mal de vent et que ça enchaîne. Ces dernières 24 heures, on ne peut pas avancer à la vitesse qu’on veut sinon le bateau risque de casser. Selon les fichiers, on devrait avoir du vent comme ça pendant trois jours encore donc il va falloir faire le dos rond, après ça devrait être un petit peu mieux.
On m’avait prévenu que le grand Sud était gris, froid, humide mais on ne m’avait pas dit que la mer était défoncée comme cela. Le vent oscille tellement vite entre l’avant et l’arrière du front que forcément on se retrouve avec une mer croisée. J’ai passé ma nuit à dérégler le bateau pour ne pas aller vite. J’étais avec 3 ris dans la grand-voile et le J3, je faisais des surfs à 29 nœuds. Il n’y a malheureusement pas grand-chose à faire, une fois que t’as réduit ta voile au maximum, tu subis. C’est très spécial, je découvre ça. Là, il faut faire la part des choses entre la course, aller vite, mettre le bateau en sécurité et soi-même pour ne pas casser et puis aussi garder un peu de vitesse pour ne pas se faire rattraper par les vagues car c’est dangereux. Cette nuit je n’ai pas vraiment dormi, j’étais prêt à bondir pour gérer les grains (…)
Aujourd’hui je vis vraiment au rythme de la météo en me disant que j’ai des manœuvres dans tant de temps et entre tout ça, j’essaie de me reposer, de manger et sinon j’attends que le prochain événement arrive. Je ne pense plus en termes de jours mais plutôt aux prochaines tâches à faire.
Maxime Sorel, V and B – Mayenne
« Une première page se tourne à bord de mon bateau. Je laisse dans mon sillage un océan parcouru du Nord au Sud, soit 28 jours de course. 28 jours et nuits à défendre chèrement ma peau pour jouer au mieux avec les aléas techniques et météorologiques. L’Atlantique Nord ne m’a pas épargné, ce vieux complice de vingt transats, dont je pensais ne plus rien apprendre ! J’ai de loin préféré son voisin du Sud, plus affable et chaleureux. Je retiendrai cette longue glissade vers le Cap de Bonne-Espérance, à débouler tout schuss jours et nuits, cavalcade wagnerienne, sonore et retentissante, où L’Occitane en Provence entretenait une relation fusionnelle avec la mer et le vent.
Le paysage défilait comme quand enfant, on regarde par les vitres de l’auto sur la route des vacances, des rêves plein la tête. Quelques rebonds et surfs plus loin, me voici donc catapulté aux portes de l’Indien, par un froid polaire et un soleil extraordinaire. Je viens mourir dans les pièges anticycloniques, calmes plats et vaporeux, oiseaux qui s’étirent, journées qui s’allongent, je patiente et récupère, veille sur mon compagnon. J’aborde l’Indien sur la pointe des pieds, avec respect et humilité mais impatience et excitation. Ça y est, mon 1er cap est franchi, mes concurrents filent déjà vers les îles Kerguelen, mais j’entends encore leurs pas ! L’Indien n’est pas loin !
Armel Tripon, L’Occitane en Provence
« Depuis que je suis passé de l’autre côté du front, le vent n’est pas très régulier. Là, je suis sur un grand bord jusqu’à la ZEA avec un vent moyen à 20 nœuds dans la matinée qui va se renforcer. On va être sur du vent portant fort pendant quelques jours et c’est mieux car le tour de l’anticyclone de Sainte-Hélène était un peu interminable…
J’essaie vraiment de prendre soin du bateau, de faire les choses au jour le jour, d’être concentré sur la glisse et d’éviter de regarder trop loin devant. La situation est vraiment très changeante, notamment au niveau du Cap de Bonne-Espérance. J’évite de trop me projeter et j’aimerais bien faire la jonction avec le groupe de devant. Psychologiquement et en matière de sécurité, ce serait bien.
Comme tout le monde, l’épisode de Kévin (Escoffier) m’a un peu marqué et une des conclusions c’est que s’il n’y avait pas eu de bateaux autour, ça aurait été plus compliqué pour lui. Quand tu attaques le Sud, tu es content qu’il y ait du monde autour. J’essaie vraiment de ne pas trop charger le bateau et d’être un peu plus en glisse qu’en force.
Mentalement, ça reste difficile d’être dernier en course. Au début, je n’arrivais pas à manger. C’était un peu dur psychologiquement. Là, le fait d’arriver à manger et à dormir, physiquement ça va bien. Mentalement, il faut y aller jour après jour, pas essayer de trop s’angoisser avec ce qui va se passer une semaine après et pas penser que ça va durer plus longtemps que ce que j’avais prévu.
Jérémie Beyou, Charal
CLASSMENT
15:00 (heure française)
- Charlie Dalin, Apivia, à 15 333,5 milles de l’arrivée
- Thomas Ruyant, LinkedOut, à 176 milles du leader
- Louis Burton, Bureau Vallée 2, à 216,69 milles du leader
- Yannick Bestaven, Maître CoQ IV, à 311,2 milles du leader
- Damien Seguin, Groupe APICIL, à 312,16 milles du leader
















